Le temps passe à une vitesse folle. Je regarde en arrière, tous ces souvenirs, les moments de doutes, d’euphorie, de lassitude, d’espoir… Ils sont si près, c’était hier, il y a quelques heures, quelques instants. Dans un mois, jour pour jour, je quitterai le Vietnam, Ho chi minh ville, Phu my Hung, Long Hoa. Mais pour l’heure, mon quotidien s’articule autour de deux priorités : mes cours et mon retour.
Concernant le premier point, je veux terminer mon programme avec mes élèves et je ne dispose plus que de quelques heures de cours. Je suis obligée de mettre les bouchées doubles et de me concentrer sur nos objectifs, c'est-à-dire le passage du DELF A1 (Diplôme d’Enseignement de la Langue Français débutants) pour certains et la possibilité de tenir une discussion simple en Français pour les autres.
Je réalise que j’ai très peu parlé de mes conditions de travail. Au départ, j’enseignais dans une salle de classe très moderne, toute neuve, dans le bâtiment central de Long Hoa. Ce bâtiment, dédié à l’enseignement au sein de l’orphelinat, a été financé il y a à peine un an par une banque Singapourienne. Il comprend une bibliothèque très complète au rez-de-chaussée, une salle d’informatique et deux salles de cours à l’étage. Malheureusement, pour des raisons encore obscures, le régisseur m’en à interdit l’accès au bout d’un mois seulement. Il prétextait que ces salles étaient désormais réservées aux cours d’Anglais (je précise qu’il n’y a qu’un cours quotidien d’anglais et deux salles..). Je soupçonne pour ma part une basse vengeance dirigée contre Caroline avec qui les régisseurs ont de nombreux désaccords. Dans un premier temps révolté par ce qui m’apparaissait comme une injustice envers mes élèves et moi-même, j’entendais bien aller contre cette interdiction. Passer les premières colères, j’ai réalisé à quel point ce comportement me serait préjudiciable et par-dessus tout, je risquais de causer des problèmes à mes élèves et au personnel de l’orphelinat qui serait de mèche. J’ai donc adopté une autre stratégie, une stratégie que je connais bien pour l’avoir utilisé souvent dans mon ancien emploi à France Télécom : le sourire. Tous les jours, je passe devant son bureau, mon tableau d’infortune glissé sous le bras, sourire aux lèvres je lance un grand « Xin Chao » auquel il répond chaque jour avec plus de ferveur. Je pense m’être ainsi attirée sa sympathie et donc la tranquillité dans mes cours.
Toujours est-il que depuis cette décision, je dispense mes cours dans une salle adjacente au dortoir des plus grands. La salle est petite, mal disposée pour un cours en groupe. Le seul ventilateur de la pièce aurait du prendre sa retraite il y a bien longtemps et le pauvre perd très souvent son souffle. Comme il n’y avait pas de tableau, Caroline en a acheté un que l’on accrochait aux barreaux de la fenêtre avec un sac plastique jusqu'à ce que l’un de mes élèves ait la brillante idée de rapporter du fil de fer. Mes élèves, serviables et attentionnés, m’apportent régulièrement des petites choses, utiles (un marqueur, un chiffon) et agréables (des mangues !). Parmi les nombreux problèmes déjà énoncés, il y en a un de taille : le manque (cruel) de matériel. Pas de manuel, pas de méthode, pas de lecteur cassettes pour travailler la compréhension orale, des marqueurs dont la durée de vie ne dépasse pas les 10 jours et que je dois renouveler à mes frais, pas de photocopieuse ni d’imprimante… la liste est longue, et je dois sans arrêt chercher des solutions pour pallier ces innombrables manques. Là encore, mes élèves (notamment le plus âgé, Vinh) me sont d’un grand secours. Pour ma part, je me renseigne régulièrement à l’IDECAF, un centre de documentation francophone très complet situé au centre ville. Je me tiens au courant des programmes et photocopie des exercices ainsi que des épreuves types de niveau débutant. Je produis ensuite mes propres cours sur mon ordinateur en m’aidant d’Internet, qui par ailleurs n’est pas toujours un allié de choix. En effet, on y trouve beaucoup de bêtises et je passe un temps fou à trier, comparer, évaluer les renseignements recueillis. Mes sites Internet fétiches sont désormais « françaisfacile » et « lepointdufle ». Une fois ce travail terminé, j’envoie les documents à Vinh qui les imprime depuis son lieu de travail (ce n’est sans doute pas très catholique, mais aucune autre solution ne s’est présentée jusqu’ici). Inexorablement, au moment du cours, je réalise l’imperfection de mes documents et les limites de mes compétences dans le domaine. Pourtant, nous avançons tous ensemble dans le bon sens. Mes élèves progressent et quant à moi, je tire des leçons de chacune de mes erreurs pour ne pas les reproduire. Je pense que mes cours sont de plus en plus structurés bien que toujours loin d’être parfaits.
En ce qui concerne mon retour, je poursuis mes candidatures en Master FLE. La distance ne me facilite pas les choses. Souvent, il est nécessaire de contacter les services administratifs par téléphone et quand enfin j’ai le moyen de passer un coup de fil, le décalage horaire me joue des tours ou les universités sont fermées pour cause de grève… Difficile de rester sereine ! Bien que lentement, la situation évolue et je garde l’espoir devenu un peu fou de m’accomplir professionnellement.
Je regarde en avant. Le retour ne me fait pas peur. J’ai hâte de retrouver ma famille, mes amis et ma transparence sociale. J’ai hâte de construire mon avenir car je sais à présent à quoi je veux qu’il ressemble. Et si mes élèves commencent à me parler de ce jour inévitable ou sonnera le retour aux sources ; et si son évocation me rend triste car je sais que demain se ne seront plus mes parents qui me manqueront mais mes amis du bout du monde, je garde la tête froide et le cœur chaud. D’une certaine manière, je les emporterai avec moi et j’espère qu’un peu de moi restera ici, sur la planète Long Hoa.
Noel approche et c’est drôle mais je
n’avais jamais imaginé ces fêtes de fins d’années autres part que chez moi, dans ma famille.
Ces quelques lignes sentent peut être la
dépression, mais je vous le dit : il n’en est rien.
Extrait de mon journal, le 2 octobre 2008